Show must go on…

J’ai eu la chance, et je pèse mes mots, de pouvoir assister à quelques opérations chirurgicales… Celle que je vais raconter ici est la première à laquelle j’ai assisté, lors de mon deuxième jour de stage à Phnom-Penh.

Tout d’abord je tiens à avertir le lecteur que ce récit pourra choquer les plus sensibles, et à moins que vous soyez un chirurgien cambodgien cette histoire ne va pas vous plaire…

Meng, l’interprète de l’association m’a informé dans la matinée que je pourrais assister à une ablation de tumeur vésicale chez un homme. Elle ne pourra pas venir avec moi, et les autres étudiants sont restés dans leur service respectif. C’est donc seul que je me suis préparé à affronter cette boucherie. Avant de me préparer je repense à nos méthodes françaises. Les blocs opératoires fermés, les tenues et les gants stériles, les instruments à usages uniques, les mouvements mesurés et contrôlés de chaque personne du bloc, la névrose collective sur la menace d’une contamination bactérienne…

On me demande d’aller enfiler une tenue spéciale pour le bloc en me précisant que si je n’en trouve pas à ma taille je peux chercher dans le panier des tenues sales pour en mettre une à l’envers… Je ne trouve pas de tenues à ma taille et je vois des tâches suspectes et gluantes sur les sales… Tant pis… J’aurais une blouse trop grande. On me fait enfiler deux bottes gauches en caoutchoucs deux tailles trop petites. J’ai l’impression d’enfiler un costume pour une pièce de théâtre absurde ou j’aurai le rôle d’un pêcheur…
Finalement je passe une porte qui ouvre sur le bloc. J’arrive sur un genre de couloir climatisé qui donne sur cinq salles d’opération. Toutes les portes sont ouvertes. Dans trois des salles je distingue des patients complément nus, éveillés, allongés sur les tables d’opération. Des soignants en blouse vertes passent d’une salle à l’autre, sortant avec des instruments et des paquets de tissus verts. Tout le monde s’agitent. C’est le moment de préparation, aucune opération n’a encore commencé. On me fait signe d’entrer dans l’un des blocs. Le patient me souris lorsque j’entre. Il est complètement nu, en position gynécologique, parfaitement éveillé. Un infirmier écarte un peu plus les étriers sur lesquels sont posées les jambes du patient. Je le vois grimacer et m’étonne malgré tout d’une telle souplesse pour un homme de cet âge.

Dans la salle, deux fenêtres. Le chirurgien entre. Tout le monde parlent en cambodgien, très fort, les soignants rigoles, l’ambiance à l’air bonne. Pendant un bon quart d’heure il ne se passe rien, tout le monde rentre et ressort, on apporte des instruments on n’en sort d’autres. Et tout à coup je sens que ça devient sérieux, six soignants se resserrent autour du patient, il est rapidement perfusé et un champ en tissu épais est déployé sur lui, ne laissant visible que son pénis. Le chirurgien enfile un genre de tablier bleu en plastique très rigide qui lui donne un air de poissonnier dans une galerie marchande. Quelqu’un ouvre un paquet de tissus vert. Le chirurgien s’asperge les mains d’alcool et attrape le premier tissu qui est en fait une tenue stérile. À main nu il passe la tenue, et tandis qu’un infirmier la lui attache il s’enfile trois pairs de gants les unes par dessus les autres.
Le patient ne dors toujours pas.
Comme toutes les portes sont toujours ouvertes je peux voir que dans un autre bloc, un chirurgien entame un abdomen avec conviction.
Ici, le chirurgien s’installe sur un tabouret entre les jambes du patient et commence par coudre le champ qui recouvre le patient sur sa peau. (ouioui il fait ça). Je commence à me demander si je suis le seul à remarquer que le patient est éveillé. Comme je sais que beaucoup de médecins parlent le français je demande sur un ton naïf à quel moment le patient va être anesthésié.
« C ‘est déjà. Anesthésie locale »
Ha…

Et la tout va vite, désinfection faite grossièrement, un tube de métal de 4 centimètres de diamètre est enfilé dans la verge du patient sans lubrifiant. (autant vous dire que c’est pas rentré tout seul) Le chirurgien passe des instruments dans le tube. Caméra en place, vessie en direct sur petit écran. Un tuyau relié à un entonnoir en plastique est passé dans le tube, trois litres d’eau sont vidés dedans pour remplir la vessie que l’on voit être inondée à l’écran. Le chirurgien racle la tumeur, les parois saignent abondamment. Quand on ne voit plus rien sur l’écran à cause du sang le chirurgien retire ses outils et laisse la vessie se vider par le tube dans une bassine entre le patient et lui. Le manège recommence un certain nombre de fois.
Remplissage de vessie.
Grattage de tumeur.
Saignement.
Vidange.
La porte du bloc toujours ouverte une personne rentre avec une liasse de papier et le pose devant le chirurgien. De sa main gantée ensanglantée il attrapé le stylo qui lui est tendu et signe rapidement la première feuille. La personne sort.
Remplissage.
Grattage.
Saignement.
Vidange.
Un téléphone sonne. Un infirmier répond et va ouvrir la fenêtre du bloc pour téléphoner au calme.
Remplissage.
Grattage.
Saignement.
Vidange.
On rigole beaucoup… anecdotes de vacances ? Qu’est ce que tu as fait ce week-end ? Recette de cuisine? Blague salace ? Je ne sais pas mais l’ambiance est bonne. A un moment quelque chante une chanson en khmer.
Remplissage.
Grattage.
Saignement.
Vidange.
La bassine commence à être un peu trop pleine, le liquide ensanglanté gicle abondamment en répandant joyeusement des grumeaux de vessie et des morceaux de tumeur un peu partout…
Ce n’est pas grave, à l’aide d’un petit récipient une infirmière entreprend de vider la bassine bol par bol jusque dans le lavabo qui est dans le couloir, renversant quelques giclées de l’appétissante mixture sur on chemin.
Remplissage.
Grattage.
Saignement.
Vidange.
Un instrument tombe dans la bassine de sang. Ce n’est pas grave. Le chirurgien y plonge son bras jusqu’au coude pour le récupérer et s’en resservir.
Remplissage.
Grattage.
Saignement.
Vidange.
Un téléphone sonne. Un infirmier va attraper le téléphone qui rechargeait sur le bord de la fenêtre ouverte. C’est un appel pour le chirurgien. Pendant qu’on lui tiens le téléphone contre son oreille il s’acharne à gratter avec énergie un morceau de tumeur particulièrement coriace. Quelqu’un d’autre rentre dans le bloc avec un sachet blanc et le pose à côté des instruments. Je me demande si le chirurgien va manger son repas pendant qu’il opère… Après tout pourquoi pas ?

Le patient émet un gémissement. A n’en pas douter c’est un gémissement de douleur. Personne ne semble y faire attention. Le chirurgien continue mais quelques secondes plus tard les gémissements reprennent. Aucune réaction. Ils se font plus insistants… Le patient laisse échapper un petit cri et ses gémissements sont à présent continues. Cette fois j’en suis sûr: l’anesthésie ne fait plus effet…
Dans le bloc personne ne semble remarquer la douleur de l’homme.
Des cris il passe aux hurlements tandis qu’imperturbable, le chirurgien racle la tumeur. Je demande au chirurgien ce qu’il se passe. Il ignore ma question. Je commence à ne pas me sentir bien. Je me concentre sur ma propre douleur causée par une botte gauche trop petite à mon pied droit. Le patient hurle, j’ai l’impression d’assister à une séance de torture. Non. J’assiste règlement à une séance de torture non ? Deux infirmières rigolent de chaque côté du patient. L’une d’elle prend une seringue d’eau et arrose en gloussant la seconde par dessus l’homme qui ne cesse de hurler. J’ai l’impression d’halluciner, la scène est surréaliste. Je regarde la bassine qui se remplis une nouvelle fois du liquide rougeâtre et grumeleux. Alors que je m’apprête une nouvelle fois à questionnée le chirurgien celui ci se retourne et me crie des explications pour couvrir les hurlements de douleurs du patient.
Il m’explique que le patient n’avait pas assez d’argent pour se payer une anesthésie plus efficace, et que le seul flacon qui reste est pour le patient suivant. Mais que de tout de façon il ne faut pas que je m’inquiète car il a « bientôt fini » et qu’il doit continuer pour « soigner le patient ».
Ha ça va alors… Si je ne dois pas m’inquiéter…
Tandis que j’avais l’impression que mon petit déjeuner était de moins en moins loin il s’est écoulé plusieurs minutes avant que le patient soit de nouveau anesthésié avec une partie du flacon réservé au patient suivant…

Je suis sorti avant la fin de l’opération, dans l’état que vous imaginez…

Meng me demande :

« Alors, opération ? Comme en France ? »

« Pas vraiment… »

 

J’ai appris le lendemain que l’opération avait du être interrompue à cause de l’état instable du patient qui avait perdu trop de sang et qui ne pouvait pas être transfusé…

Le sujet n’est pas clos, je reparlerai du traitement de la douleur et du coût des soins pour les patients, mais mon prochain article sera un peu plus agréable. On parlera gastronomie cambodgienne…

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Tu dois avoir le coeur bien accroché. J’ai hâte de recevoir le prochain article. Très bon courage. Grosses bises

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  2. Catherine Flament dit :

    Bonjour jeune homme. Bravo pour votre récit. Je ne parle pas du contenu, mais de sa forme. C’est efficace. On y est avec vous. La narration fonctionne, on comprend des choses sur ce que ça signifie la pauvreté. Le plus dur n’est pas tant l’hygiène bien sûr, qui ressemble à une loterie comme le reste de la vie, que la douleur… et de comprendre à quel point nous sommes (les occidentaux du XXI e siècle) devenus incapable de supporter l’idée de la douleur physique (ça n’a pas toujours été le cas, y compris chez nous). Cette douleur est ici parfaitement supportée par l’équipe des soignants. Et l’homme malade, qu’en pense-t-il, une fois passé l’épreuve ? Continuez à écrire ! Catherine

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